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CI/BF: Boureima Badini, l’homme de la « facilitation » burkinabè dans la « crise ivoiro-ivoirienne »

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endredi 18 novembre 2011. Présidence du Faso. Dans la salle qui accueille le conseil des ministres, se tient (avec retard, mais il n’est pas facile de faire marcher d’un même pas ministres burkinabè

qui sont chez eux et entendent donner l’exemple - et ministres ivoiriens quelque peu en vacances et qui découvrent le confort du Laico à Ouaga 2000 et les charmes du centre ville) le conseil des ministres conjoint BF-CI.

J’ai pris la poudre d’escampette pour retrouver chez lui un des acteurs majeurs de la résolution de la « crise ivoiro-ivoirienne ». Boureima Badini, représentant spécial du facilitateur, suit à la télé les prestations des deux présidents et de leurs collaborateurs à l’issue du conseil des ministres : lecture du communiqué final, des résolutions et, dans la foulée, conférence de presse de Blaise et d’ADO.

Badini est, depuis le 4 septembre 2007, représentant spécial du facilitateur. Une nomination qui faisait suite à la signature de l’accord politique de Ouagadougou (APO) le 4 mars 2007. On évoquera, parfois, à l’époque, un poste de haut représentant - un super ambassadeur ; en fait, dans le contexte qui va être celui de la Côte d’Ivoire pendant quatre ans, il sera un « proconsul ».

Né le 25 mai 1956 à Ouahigouya (province du Yatenga), Badini a obtenu son bac (série B) à Ouaga et sa maîtrise en droit privé à l’Université du Bénin à Lomé (Togo). Son mémoire avait pour intitulé : « La protection des travailleurs et le droit du travail en Haute-Volta ». C’était en 1981. Il complètera sa formation théorique par des stages au palais de justice de Ouagadougou et au tribunal de grande instance de Bobigny en France (1982-1983). Il suivra également les cours de la section internationale de l’Ecole nationale de la magistrature de Paris (juillet 1983).

Retour en Haute-Volta. « Avec le vent de la Révolution » (4 août 1983), me dira-t-il un jour. Il a 27 ans. Il sera juge d’instruction auprès du tribunal de Bobo-Dioulasso (septembre 1983), procureur, toujours à Bobo (novembre 1984), avocat général auprès de la Cour d’appel de Ouaga (septembre 1986). Lors de l’affaire du 15 octobre 1987, qui ouvre la voie à la « rectification », il était, depuis quelques mois (août 1987), directeur de la documentation et de la reprographie au ministère de la Justice. Il est alors nommé chef de service juridique et du contentieux du Comptoir burkinabè des métaux précieux (CBMP) de janvier 1988 à décembre 1989. Il mettra à profit cette nomination pour se spécialiser dans les droits de l’homme, à Strasbourg (Institut international des droits de l’homme), Rome (International Development Law Institute), Genève (Centre des droits de l’homme).

En janvier 1990, il sera nommé président de chambre à la Cour d’appel de Ouaga, sera membre du Conseil supérieur de la magistrature, vice-président de la Commission nationale d’organisation des élections présidentielle et législatives.

Changement d’orientation le 30 avril 1993, il devient directeur général de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). 1993 est une année essentielle pour le Burkina Faso. C’est cette année-là qu’a été organisée la première Conférence annuelle de l’administration publique (CAAP), du 27 septembre au 1er octobre, qui a été, selon moi, un événement majeur. C’est cette année-là aussi que Jean Léonard Compaoré, ministre de l’Emploi, du Travail et de la Sécurité sociale, s’est attelé à la modernisation de la CNSS sous l’autorité de Badini.

Badini s’est également beaucoup investi, à ses débuts, dans le secteur associatif. Il a été secrétaire général du Mouvement burkinabè contre le racisme, l’apartheid et pour l’amitié entre les peuples (Mobrap) ; il a été membre de l’Association burkinabè pour le bien-être familial (Abbef), conseiller juridique puis président de la Fédération burkinabè de football (« J’ai joué au football quand j’étais encore très jeune. Mais je n’ai pas fait une longue carrière. Il est difficile en Afrique de concilier les études et les loisirs. A un moment donné, il faut choisir »). Il a été membre fondateur de la Ligue des consommateurs du Burkina Faso.

Manque à cette liste (très écourtée) de ses multiples activités initiales, celles liées à la politique. « J’ai mes sensibilités, m’avait-il précisé lors de notre première rencontre, voici plus de dix-sept ans. Mais compte tenu de mon statut de magistrat, je ne les exprime pas. J’ai un devoir de réserve ».

Il va demeurer à la direction générale de la CNSS jusqu’à son entrée au gouvernement le 12 octobre 1999. La présidentielle du 15 novembre 1998 a été boycottée par l’opposition et le troisième gouvernement du premier ministre Kadré Désiré Ouédraogo n’est que d’étroite ouverture, les grands leaders nationaux ayant refusé d’y participer. Badini prend en charge le portefeuille de la Justice (garde des sceaux) alors que le pays est bouleversé par l’assassinat du journaliste Norbert Zongo (un mois après la présidentielle, le dimanche 13 décembre 1998) et de David Ouédraogo (le chauffeur du frère du chef de l’Etat sur la mort duquel enquêtait Zongo). Le Burkina Faso est en crise. L’opposition regroupée au sein du Groupe du 14 février (G14) s’efforcera d’exploiter la situation à son avantage sans pour autant, il faut le souligner, mettre trop d’huile sur le feu.

Badini restera au gouvernement, au même portefeuille, quand Ernest Paramanga Yonli prendra la suite de Kadré Désiré Ouédraogo à la primature. « L’affaire Zongo » va rythmer sa vie. De manifestation en manifestation, de campagne de presse en campagne de presse. Une commission d’enquête indépendante, créée cinq jours après le meurtre, a été mise au travail. « Elle a entendu tous les acteurs du drame, des plus puissants aux plus humbles […] La commission dispose de pouvoirs qui feraient envie à bien des magistrats instructeurs de par le monde » écrira Thomas Sotinel qui suivait ce dossier pour Le Monde. 204 témoins interrogés, 228 procès-verbaux établis, un rapport de 35 pages. Bilan : homicide politique.

Le 1er juin 1999, un Collège des sages est institué pour prendre la suite de la commission d’enquête indépendante. Son activité débouchera sur la mise en place, le 23 novembre 1999, de deux commissions : la commission de concertation sur les réformes politiques et une commission pour la réconciliation nationale (qui invitera notamment le chef de l’Etat à demander pardon, au nom de l’Etat, aux familles des victimes de la violence politique, ce qu’il a fait le 30 mars 2001).

Tout était dit. Restait à juger. C’est le rôle des juges. L’impunité était, disait-on alors, en procès au Burkina Faso. « Dans l’affaire David Ouédraogo, il me semble que les peines prononcées en août 2000 étaient à la hauteur du forfait [252 millions de francs CFA de dommages et intérêts pour les familles des victimes et trois membres de la garde présidentielle condamnés à 20 et 10 ans de prison], dira Badini au début de l’année 2001. L’objectif est d’accélérer l’instruction des dossiers en souffrance et de rendre la justice sans passion dans des délais raisonnables ».

Plan d’action national pour la réforme de la justice, Programme d’appui au renforcement du processus démocratique, l’Etat de droit et la bonne gouvernance (PADEG)… l’activité de Badini, à la Justice, au-delà de « l’affaire Zongo » (entre les mains du juge d’instruction et non pas celles du ministre), s’inscrira dans une vision de la justice qui allait bien au-delà « de la chose jugée » pour prendre en compte, également, ce qu’on appelle au Burkina Faso les « droits humains » (alors confiés à Monique Ilboudo*) qui prendront une dimension toute particulière dès lors que « l’ivoirité » va exercer ses ravages à l’encontre des Burkinabè de Côte d’Ivoire.

* De novembre 2000 à juin 2002, la « promotion des droits de l’homme » était également à la charge de Badini au ministère de la Justice.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche Diplomatique

 

Boureima Badini, l’homme de la « facilitation » burkinabè dans la « crise ivoiro-ivoirienne » (2/3)

Qui pouvait penser, au lendemain des événements du 18-19 septembre 2002, qu’il faudrait plus de huit longues années pour dénouer la « crise ivoiro-ivoirienne » ? Dès mars 2003, au lendemain des négociations de Linas-Marcoussis, un « rapport sur les violations des droits humains à l’encontre des Burkinabè en Côte d’Ivoire », établi par les services de Monique Ilboudo, alors ministre de la Promotion des droits humains, stipulait d’emblée que « les populations burkinabè résidant dans ce pays ont particulièrement été la cible des exactions ».

Il ajoutait : « Les ressortissants burkinabè font l’objet d’attaques spécifiques. Celles-ci se sont singularisées et intensifiées après que les autorités de Côte d’Ivoire eurent essayé d’internationaliser le conflit en accusant le Burkina Faso d’être à l’origine de ce conflit, aux fins de faire fonctionner les accords militaires liant la France à la Côte d’Ivoire ». « L’opération Bayiri » va être déclenchée afin de permettre aux populations d’origine burkinabè « spoliées de toutes leurs possessions, dénuées de biens », de se mettre à l’abri de la folie furieuse des Ivoiriens instrumentalisés par le clan Gbagbo. Djibrill Bassolé, alors ministre de la Sécurité, qui s’est retrouvé en première ligne dans cette affaire et deviendra un homme clé (qui plus est incontournable) dans la stratégie géopolitique de Ouaga vis-à-vis d’Abidjan, dira, pas loin d’une décennie plus tard : « Nous avons le privilège de n’avoir pas connu ce spectacle navrant et désolant de camps de réfugiés. Ce qui veut dire que les Burkinabè vivant en Côte d’Ivoire sont restés attachés à leurs villages et à leurs terroirs ».

Pendant tout ce temps, Boureima Badini était ministre de la Justice, garde des sceaux, battant ainsi un record de longévité à ce poste. Le travail politique et diplomatique de Ouaga va payer. Après avoir initié le dialogue inter-ivoirien sous la férule de Bassolé, Blaise Compaoré va être érigé en « facilitateur » à la suite de l’Accord politique inter-ivoirien de Ouagadougou (4 mars 2007). Le 12 juin 2007 se tient, à Yamoussoukro, la première session du Cadre permanent de concertation (CPC) qui réunit tous les acteurs de la « crise ivoiro-ivoirienne ». Le 4 septembre 2007, Badini est nommé représentant spécial du « facilitateur » avec résidence à Abidjan. « Plutôt qu’un diplomate, le chef de l’Etat a préféré désigner un juriste professionnel qui possède une grande capacité d’écoute et l’expérience de la résolution des conflits », confiera Filippe Savadogo, alors ministre de la Communication, de la Culture et porte-parole du gouvernement - et par ailleurs « ami de trente ans » de Badini - à Jean-Baptiste Marot (Jeune Afrique du 23 septembre 2007).

Le chronogramme initialement établi (c’est la règle dans les médiations menées par Blaise : un chronogramme doit être le cadre dans lequel se déroule le processus) souhaitait un aboutissement en l’espace de dix mois. Il en faudra pas loin de… quarante-six pour aboutir au premier tour de la présidentielle qui verra ADO et Gbagbo qualifiés pour le second tour. Pendant environ 1.200 jours, Badini aura été ainsi au contact avec tous les acteurs politiques ivoiriens ; tandis que, mois après mois, l’horizon électoral va s’éloigner et que Badini va devoir structurer le RSF (représentant spécial du facilitateur), qui va devenir la mémoire de la « facilitation ».

« Le bureau du Représentant spécial du Facilitateur à Abidjan est devenu le point de convergence de responsables des partis politiques, des organisations de la société civile et de tous les partenaires impliqués dans la recherche de la paix en Côte d’Ivoire », affirmera le service de presse-communication du RSF (animé par Jean-Baptiste Ilboudo). 130 partis politiques, 11.800 chefs de villages, 145 chefs de cantons, tribus et provinces, 10 rois et assimilés…, au-delà de l’Onuci, de Licorne, des signataires de l’accord de Marcoussis, des Gbagbo, Soro, ADO, Bédié, des ambassadeurs, des ONG, etc, Badini va devenir le « confesseur » de tous ceux qui veulent la paix ou qui… veulent profiter de la crise pour relancer ou booster leur carrière. « La structuration de l’Accord politique de Ouagadougou amenait les uns et les autres à pouvoir, effectivement, accepter les résultats des élections. Malheureusement, il en a été autrement. C’est dommage. Parce que nous avons eu l’occasion de connaître tout un chacun et nous pensions que nous aurions pu avoir un sortie pacifique, plus apaisée ; ça n’a pas été le cas. Il faut donc voir comment recoller les morceaux ». A l’issue de la « crise post-électorale », c’est le constat alors dressé par Badini (déclaration du 24 mai 2011 à l’issue d’une audience accordée à Doris Ross, chef de la mission du FMI en Côte d’Ivoire).

Dimanche 7 août 2011. Abidjan. A l’occasion de la fête nationale, le président Alassane D. Ouattara, élève Badini au rang de commandeur de l’ordre national, « marque de reconnaissance de la nation ivoirienne à l’endroit du Burkina Faso et à son président […] pour le rôle de facilitateur du dialogue direct inter-ivoirien qu’il a joué et continue de jouer en vue de conduire le processus de paix à son terme ». On pouvait penser que la « facilitation » n’avait plus de sens et que Badini allait plier bagages à Abidjan pour regagner Ouaga. Prématuré ? Badini était, tout naturellement, à Ouaga à l’occasion du deuxième conseil des ministres conjoint, le vendredi 18 novembre 2011. L’occasion de faire le point sur la « facilitation » et ses perspectives. J’ai connu Badini comme DG de la CNSS puis ministre de la Justice, enfin RSF. DG et ministre sont, dans une vie, des jobs remarquables ; mais rien d’exceptionnel. RSF, c’est une expérience unique qui ne se renouvellera jamais pour quiconque, y compris Badini. Plus encore dans le contexte dans lequel il a vécu cette expérience ; engagé dans cette affaire pour quelques mois, il lui a fallu « s’expatrier » sur les rives de la lagune Ebrié pendant plus de trois ans (peut-être même bientôt quatre !), dans des conditions politiques, diplomatiques, sécuritaires délicates.

Vendredi 18 novembre 2011. Ouaga 2000. Badini regarde à la télé la retransmission de la cérémonie clôturant le conseil des ministres conjoint. Dans la cour de sa concession, deux oies cacardent et criaillent, saturant parfois le son de mon enregistreur. « Elles m’ont été offertes par Guillaume Soro », me précise Badini. Je lui pose la question de savoir si cette expérience exceptionnelle qu’il vient de vivre avait changé sa vision de l’homme politique en situation de crise. « J’ai une autre perception des choses désormais. Je suis plus ouvert à la discussion, à l’avis des uns et des autres. J’accepte les points de vue contraires aux miens. Ce que je pensais, autrefois, être n’importe quoi, j’ai compris que cela pouvait, aussi, venir de la certitude la plus profonde de mon interlocuteur d’être dans le vrai. Il faut en tenir compte. Et, pour cela, faire des propositions consensuelles. C’est difficile ; il faut du temps et de la persuasion si on veut arriver à des résultats qui préservent la paix ».

Badini a, au début de sa mission, tenu son journal. Puis, ce ne furent plus que des notes. Trop de confidences. Des secrets ? « Il faut penser à l’intérêt des Etats. On ne sait pas de quoi demain est fait », me précise-t-il. Badini n’est pas diplomate de carrière ; mais magistrat ! Il évoque cependant une « diplomatie des petits pas », des « doutes » certes, « à tous les niveaux, y compris au nôtre », obligeant à faire l’effort de « convaincre les uns et les autres petit à petit » dans la perspective « d’aller à des élections claires et transparentes » ce qui était l’objectif de cette « facilitation ». Mission accomplie. « Ce qui s’est passé après l’élection présidentielle ivoirienne est une autre chose… » m’assure-t-il.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche Diplomatique


Boureima Badini, l’homme de la « facilitation » burkinabè dans la « crise ivoiro-ivoirienne » (3/3)
mardi 29 novembre 2011

« Un jour de gloire ? ». J’interpelle Boureima Badini alors que les cérémonies officielles du conseil des ministres Burkina Faso/Côte d’Ivoire viennent de s’achever. Il a la satisfaction de la mission accomplie (cf. LDD Burkina Faso 0277/Lundi 21 novembre 2011). Il a conscience, aussi, que le Burkina Faso ne peut pas se contenter d’avoir été le « facilitateur » et d’être reconnu en tant que tel après avoir été dénoncé « comme le pays qui avait mis le feu » pour pouvoir jouer aux pompiers.

« Nous ne sommes pas des impérialistes et nous n’avons aucun intérêt particulier à être en Côte d’Ivoire », m’assène Badini. « Notre seul intérêt a été de mettre fin à la crise. Et si nous avons été volontaires pour cette action c’est non seulement pour le Burkina Faso mais aussi pour tous les autres pays de la sous-région ».

Fin de la crise, fin de la « facilitation » ? « Nulle part, il n’a été dit que l’APO cesserait d’avoir un sens dès lors que Gbagbo n’était pas élu. Nous sommes là au même titre que l’Onuci, Licorne… » me précise Badini. « La « facilitation » a été acceptée pour accompagner les efforts de réforme en Côte d’Ivoire. Notamment pour organiser les élections présidentielle et législatives et résoudre le problème de fond qui a conduit à la guerre en Côte d’Ivoire : le problème identitaire. Cela a été long. Mais cela a été géré avec sagesse par nos chefs d’Etat et le premier ministre, Guillaume Soro, aux côtés de Laurent Gbagbo tout au long du processus, parvenant à l’assurer que c’était la bonne voie pour sortir la Côte d’Ivoire de la crise. Nous avons résolu le problème de fond par l’identification ; nous sommes parvenus jusqu’à l’élection présidentielle. Dès lors que les législatives auront été organisées, nous pourrons dire mission accomplie. Sans l’accord de Ouagadougou, nous n’y serions pas arrivés. Le Burkina Faso a été à l’origine de tout cela ! ».

Ce qui prouve que la « facilitation » n’est pas achevée, c’est la volonté toujours exprimée de Badini de n’exclure aucun des acteurs politiques. La « facilitation » c’est, d’abord, la « concertation » me précise-t-il. « L’accord de Ouagadougou, me rappelle Badini, a été une initiative de Gbagbo soutenue par Soro et à la laquelle Bédié et Ouattara ont adhéré dans l’intérêt supérieur des populations ivoiriennes. Aujourd’hui, de la même manière, nous traitons avec Ouattara, Soro et Bédié pour une paix définitive et solide en Côte d’Ivoire ». Après avoir été l’interlocuteur de l’ancien pouvoir, Ouaga devient l’interlocuteur du nouveau pouvoir. « Il y a continuité dans l’action, m’affirme Badini. C’est pourquoi, hier [c’était le jeudi 17 novembre 2011], nous avons rendu hommage à l’ancien régime qui a été à l’origine de ce projet. La concertation continue. Avec Ouattara, bien sûr, avec Bédié qui n’est pas en reste, mais aussi avec certains leaders du FPI » (auquel Ouattara a proposé la vice-présidence de la CENI me rappelle Badini).

La question qui se pose aujourd’hui est de savoir que faire de cette « facilitation » : gérer les acquis ou aller au-delà ? La réponse de Badini est sans ambiguïté : « Nous sommes dans la phase finale de cette crise ; il faut voir ce que nous pouvons en tirer. Les Etats n’ont pas que des amis ; ils ont aussi des intérêts. Et notre intérêt est de voir comment nos populations vont tirer le maximum de profit de la paix retrouvée en Côte d’Ivoire ».

« Nous sommes un pays sans littoral, nous avons donc besoin de la Côte d’Ivoire pour nous développer. Mais la Côte d’Ivoire, qui a des liens séculaires avec le Burkina Faso, a aussi besoin de nous. Il s’agit donc de savoir comment nos populations pourront accompagner le peuple ivoirien dans la quête du bien-être qui est commune à tous », me précise Boureima Badini. Il ajoute : « Avec la crise, nous n’avons pas eu le temps de faire quoi que ce soit des projets définis lors du premier conseil des ministres conjoint. Aujourd’hui, les deux pays parlent le même langage ; nos deux chefs d’Etat sont dans la même dynamique. Ce qui fait que nous sommes plus sereins afin de penser notre coopération en termes d’actions à mener dans la perspective de la satisfaction des besoins de nos populations. Hier, la Côte d’Ivoire était en guerre. La situation était difficile et nous avions des appréhensions dès lors que nous étions accusés d’être responsables de cette guerre et que nous en subissions les conséquences économiques et sociales. Le président Alassane Ouattara s’y connaît en matière économique, de gestion de l’Etat et d’organisation administrative. C’est dire que les pays de la sous-région vont pouvoir en tirer les bénéfices ».

Une autoroute, une voie de chemin de fer, une ligne électrique. Deux ans pour trois projets déjà dans les cartons lors du conseil des ministres conjoint de 2009 ! Le bilan de « Ouaga 18.XI.11 » peut sembler mince (le communiqué final fait l’inventaire de quantité de projets et d’actions communes moins spectaculaires) ; ce serait oublier que ce n’est là que la colonne vertébrale (et le préalable) d’une démarche qui vise, selon Blaise Compaoré, à « faire de l’axe Ouagadougou-Yamoussoukro un exemple de coopération réussie et d’apporter un souffle nouveau à la dynamique d’intégration sous-régionale » et « de donner une impulsion forte à la croissance économique et à l’amélioration de la qualité de vie des populations ». « La volonté d’agir ensemble », affirmée par le président du Faso, nuance la perception « technocratique » que l’on peut avoir des travaux de ce conseil des ministres. « Il s’agit de célébrer la coopération entre les deux pays et nous ne l’avons peut-être pas fait assez jusqu’à présent » me précise Boureima Badini. « Nous sommes un pays qui a construit sa démocratie au cours d’un certain nombre d’années, nous sommes un peuple travailleur qui se fixe des objectifs et nous pensons que la discussion peut résoudre les difficultés que tous les peuples rencontrent. Alassane Ouattara est quelqu’un qui a une grande hauteur de vue et le sens de l’intérêt de son pays. Il peut y avoir des limites à notre action mais nous sommes déterminés à obtenir le maximum. Que ce soit Gbagbo ou Ouattara au pouvoir, cela ne change pas le fait que les bonnes relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire sont d’un intérêt primordial pour nos populations ».

Après son accession effective au pouvoir, dès le 16 mai 2011, Ouattara avait fait une « visite d’amitié » à Ouaga. Un an après le premier tour de la présidentielle, à la veille des législatives, Ouattara était donc de retour à Ouaga avec une délégation de 37 personnalités (que Compaoré a qualifiée « d’imposante », la délégation officielle burkinabè ne comptait que 30 personnalités ; on se demande qui a gardé la maison, pendant ce temps, à Abidjan !). C’est dire que la connexion entre Ouaga et Yamou et, plus encore, entre les classes politiques burkinabè et ivoirienne, est significative. Et illustrative. Si, lors de son discours d’ouverture, Compaoré a salué en Ouattara un « homme d’Etat […] rassembleur, homme de paix et de dialogue, épris de justice et de démocratie », il n’a pas manqué de souligner « le sens élevé des responsabilités de [son] gouvernement sous la conduite du Premier ministre Guillaume Soro, ainsi que les multiples efforts qu’il déploie pour la consolidation de la démocratie et de la sécurité, conditions indispensables au renforcement de la cohésion sociale et à l’émergence d’une nation ivoirienne épanouie ». Tutorat ? Coaching ? Volonté de « ne pas injurier l’avenir » ? Ne nous insérons pas dans l’imaginaire politico-diplomatique burkinabè. Mais ne refusons pas de penser qu’après les incertitudes de 1993, 1999, 2000, 2005, 2010 Ouaga entend éviter, désormais, de se laisser surprendre par ce qui peut se passer sur les bords de la lagune Ebrié.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

 

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